Tendances

La table des négociations

Chacun a la sienne. La table de la cuisine où l’on laisse de petits mots en attendant que le croisement des emplois du temps et des humeurs permettent à nouveau de se retrouver autour d’un verre ou d’un plat. Plus habillée de solennité, celle où s’assoient les diplomates de vieille et belle tradition pour faire taire les canons. La table est aussi le lieu des négociations entre patrons et syndicats, là où peuvent se régler les conflits au sein d’une équipe de travail. Où s’arrangent rachats et fusions économiques aussi.

Celui qui le premier a installé une pierre plate entre deux hommes, ou raboté le bois d’une planche, n’a jamais dû se douter qu’on n’allait pas seulement y partager le pain et le vin mais aussi, comme dans la sainte cène, qu’allait s’y créer des références communes. C’est à table qu’on fonde les rites et qu’on les reproduit.

La table, c’est le lieu où tout s’écrit, et qui reste pourtant difficile à décrire. Francis Ponge, poète des objets, mais aussi de l’écriture elle-même, en a fait l’expérience, presque ultime, dans un ouvrage fascinant intitulé justement La Table (Gallimard).

Un groupe de peintres amis avaient vécu des mois d’échanges, de disputes, de réconciliations, de « faisons-contre-mauvaise-fortune-bon-coeur » autour des tables de cuisine des uns et des autres pour parvenir à monter une exposition collective sans la médiation d’un curateur. Si bien que, leurs tableaux rangés, ils ont choisi de poursuivre le débat dans une publication baptisée La Table des négociations. Eux-mêmes et les invités qu’ils convient à écrire dans La Table continuent de communiquer idées et sentiments sans avoir toujours conscience qu’ils ne parlent pas tous le même langage. Mais c’est bien leurs rapports variés au monde en général et à la peinture en particulier qui rend le journal vivant, avec ses textes analytiques, poétiques, et même sa bande dessinée.

Au-delà de cette édition qui concerne une douzaine d’auteurs et deux ou trois centaines de lecteurs, je me dis que La Table des négociations serait aussi un titre magnifique pour une publication généraliste. Quotidien ou hebdomadaire, sur papier ou sur le Net, peu importe. Un journal est bien ce lieu où se rencontrent et se modèlent les avis sur le monde. Une table, avec quelques rallonges virtuelles en quelque sorte. Et bien sûr, on sait que ce genre de construction peut être fragile. Aucun invité ne doit s’appuyer trop fort. La table des négociations est bien un lieu où les bonnes moeurs sont indispensables. Qui veulent qu’on ne mette pas les coudes sur la table…

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elisabeth@cominmag.ch

Journaliste culturel, responsable de Sortir le guide culturel du Temps.

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