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Esprit d’innovation, es-tu là ?

Pour son 25ème anniversaire, API SA, la société vaudoise de service informatique a organisé le 6 septembre 2016 un événement prestigieux à l’hôtel Beau Rivage Palace de Lausanne autour du thème de l’innovation. Notamment, sur les défis qu’elle représente pour les entreprises à l’ère digitale. En point d’orgue de cette conférence, une intervention de Tamara Carleton, Ph.D. de l’Université de Stanford et fondatrice de l’Innovation Leadership Board. Après l’avoir rencontrée, Cominmag a ensuite proposée à différentes agences d’exprimer leur vécu. Est-ce que cet esprit d’innovation est bien présent dans notre pays qui apparaît régulièrement en tête des classements ?

Ouvertes par des interventions des conseillers d’états Vaudois et Genevois Madame Nuria Gorrite et Monsieur Pierre Maudet, succédant tous deux au discours inaugural de Maxime Borros, CEO d’API, la conférence a réunie des intervenants de renoms dans un lieu qui ne l’était pas moins. Malgré une table ronde réunissant les dirigeants des plus grandes entreprises familiales du tissu économique romand, comme Audemars-Piguet, Bobst ou SICPA, c’est bien la venue de Tamara Carleton qui était sur toutes les lèvres.

imgresCelle qui a obtenu un doctorat de l’Université de Stanford en ingénierie mécanique était très attendue, non pas pour son parcours académique mais pour son travail en tant que fondatrice et dirigeante de l’Innovation Leadership Board. Elle sillonne le monde afin de concevoir les outils et processus permettant une innovation radicale au sein des entreprises, rencontrant par la même occasion les plus influents décideurs. Ancienne consultante de Management pour le cabinet Deloitte Consulting, Dr. Carleton a également travaillée pour différentes fondations comme la chambre du commerce américaine, la FED (Foundation for Enterprise Development) ou pour le consortium de science et d’innovation de la Bay Area. En tant qu’universitaire, elle s’était démarquée par son travail pionnier sur les pratiques innovantes du DARPA (US Defense Advanced Research Projects Agency). Dans une journée bien remplie, elle a fait l’honneur à Cominmag de nous accorder un entretien, évoquant ce que représentent réellement l’innovation et les points clés qui ont permis à la Sillicon Valley de devenir ce qu’elle est.

Bonjour Tamara Carleton et merci de nous accorder cet entretien. Le sujet de l’innovation est aujourd’hui devenu très à la mode. On voit des chaires universitaires dédiées à l’innovation ou des parcs d’innovation ouvrir aux quatre coins de notre pays, mais, au fond, qu’est-ce que réellement l’innovation ?
L’innovation consiste à créer de nouvelles idées qui portent de nouvelles valeurs. Tout simplement. Pour les entreprises, ces idées sont, par exemple, un concept de commercialisation. Pour des organisations à but non-lucratif, elles peuvent porter des valeurs sociales, pouvant changer la vie des gens en communauté. Cela représente bien souvent un changement radical de ce que l’on a l’habitude de faire.

L’innovation est un défi grandissant pour les entreprises. Cela doit-il être une priorité pour les PMEs au même titre que pour des entreprises multinationales ?
Oui, les questions d’innovation importent pour tout le monde, à tous les niveaux. Je ne dis pas cela uniquement car je travaille dans le domaine. D’un point de vue personnel, il faut avoir l’envie de se mettre au défi, de se développer dans de nouveaux domaines, de continuer d’avancer. Il s’agit d’une forme d’innovation. Pour les PMEs, il faut aussi chercher à essayer de nouvelles choses, d’être en avance sur ses concurrents. Cela requière des processus d’innovation ou différents modèles d’affaires pour percer dans de nouveaux domaines. Voilà pourquoi API a pu obtenir tant de succès durant ces 25 ans d’activités. Concernant les multinationales, les grandes entreprises rencontrent souvent de gros problèmes. Leur défi est encore plus grand pour réussir à mobiliser toutes les forces de l’entreprise, installées dans différents pays et opérant dans différentes industries, afin de mouvoir les équipes ensemble dans la direction des nouvelles idées.

Pourtant, les plus petites entreprises souhaiteraient innover mais ne trouvent pas le temps de le faire car les affaires courantes sont prioritaires. Qu’en pensez-vous ?
Tout ce qui est positif pour l’entreprise prend du temps. On ne peut pas devenir excellent si on ne prend pas du temps pour s’entraîner. Que l’on parle d’athlètes ou de musiciens, on devient rarement un génie du jour au lendemain. Même chez nous dans la Sillicon Valley, leader dans la plupart des domaines de l’innovation, il nous a fallu 50 ans pour parvenir à cet écosystème riche. Mon conseil serait donc qu’à un niveau personnel, on se crée de petites habitudes permettant d’être plus innovants. Par exemple, avec un exercice de réflexion : à la fin de chaque journée on se pose les questions « qu’est-ce que j’ai appris ? » et « que puis-je faire de différent demain ? ». En se prenant au jeu et en appliquant ce schéma de pensée, on réalise que ces petits moments, qui ne prennent pas plus de cinq minutes à penser et écrire ce qui nous passe par la tête, s’additionnent rapidement. On peut ensuite prendre du recul et observer combien on a pu évoluer avec le temps, en se mettant chaque jour au défi de penser plus grand, plus global.

Le concept d’innovation est souvent confondu avec la créativité. Quelle est la différence ?
Il y a une grande différence entre la créativité et l’innovation ! La créativité réside dans le fait de faire preuve d’imagination. L’innovation, quant à elle, donne vie à la créativité, que ce soit sous la forme d’un produit ou d’un service. La créativité pure n’est rien d’autre qu’une session de brainstorming ou des notes collées contre un mur. L’innovation traduit cette créativité dans des résultats concrets. Pour les entreprises, évidemment qu’elles souhaitent les deux, mais l’innovation est l’élément qui va apporter de la valeur.
Peut-on l’encourager ? Par exemple, le modèle de répartition du travail de Google permet à ses employés d’avoir 20% de leur temps pour être créatifs. Mais, si je dis à quelqu’un d’être créatif tous les lundis, peut-être qu’il ne le sera pas. Comment cela marche ?
On peut effectivement encourager les employés à devenir imaginatifs. De grosses entreprises comme Google ou Microsoft permettent aux personnes d’être dans une zone de confort, de sécurité. Ils seront alors plus à l’aise pour s’exprimer. Dans le cas de Google, il s’agit de créer une culture de curiosité où l’on permet aux gens de se poser plus de questions de type « que se passerait-il si… ? » ou « pourquoi pas ? ».

Sommes-nous amener à rencontrer ce type de modèles toujours davantage dans les entreprises ?
Oui et non. Chaque équipe de dirigeants est différente. Je pense que c’est une bonne idée de faire savoir à ses employés que l’innovation est importante et qu’ils devraient y consacrer du temps. Mais la façon dont l’entreprise le réalise peut survenir de multiples manières. Google n’est pas la seule entreprise à avoir adopté ce modèle des 20% de temps libre. C’est un très bon exemple pour les entreprises. Ils ont rencontrés de nombreux succès dans des domaines très différents et ont permis d’avancer dans de nouvelles directions. J’ai une passion pour ce que j’appelle des organisations « moonshot » : des entreprises qui essaient réellement de décrocher la lune, de faire quelque chose de grand et de radical. Le succès n’est pas toujours au rendez-vous. Mais, tant qu’on ne pense pas très grand, on ne peut pas espérer avoir un grand impact. Une autre organisation qui met cela en pratique est DARPA. L’objectif de cette agence gouvernementale est de poursuivre l’idée que de grands risques amènent de grandes récompenses. Tout ce qu’ils entreprennent ne fonctionne pas, mais la plupart de leurs idées sont justes. Donc, dans la communauté de recherche et développement, DARPA doit être vu comme un modèle d’excellence. Maintenant, Google est souvent cité, mais ils n’ont pas encore le CV de DARPA, qui est à l’origine de l’internet, du GPS, des ultrasons, des technologies d’aviations…. Bon nombre de technologies que nous prenons pour acquises aujourd’hui. Tout a commencé car quelqu’un a voulu voir grand.

A quoi ressemblera la compagnie innovante du futur ?
Il y en aura de tous les types. La formule parfaite n’existe pas. Une grande partie de la réussite repose sur le talent à disposition. C’est aussi un grand mélange d’inspiration et de transpiration, auxquelles on ajoute de la chance. Ce que l’on considère comme innovation est bien souvent sujette à une mise sur le marché au parfait moment. Le facteur chance peut y jouer un rôle. N’oublions pas qu’il nous arrive aussi de faire 2 pas en avant et un pas en arrière. Si on regarde le domaine de l’aéronautique, le Concord n’existe plus. Nous avons donc perdu la capacité de voler plus vite. Il y avait un problème de modèle économique viable pour cette époque et nous avons dû faire marche arrière dans nos capacités techniques internationales car le marché n’était pas là à ce moment précis. Nous pouvons toujours avoir l’espoir que cela reviendra.

Qu’est-ce qui rend la Sillicon Valley un lieu si spécial et propice à l’innovation ?
Une des raisons est la taille. La Sillicon Valley a grandi ces dernières décennies de telle sorte qu’elle est devenue un gigantesque écosystème diversifié. Beaucoup de succès, mais aussi beaucoup d’échecs se sont produits simultanément ici. Si la région sort du lot également, c’est que nous avons une forte présence de fond d’investissements, ce qui aide considérablement. Aussi, tous les systèmes et services de supports pour les start-ups peuvent accélérer une idée rapidement. Ce sont des grands avantages que la Sillicon Valley possède. Que l’on vienne du Mexique ou de Finlande, on peut y grandir plus rapidement. Cela fait partie de ses promesses. Ce qui la rend si spéciale est aussi notre optimisme général, la croyance que tout le monde peut réussir. Des études ont été réalisées comparant la Sillicon Valley à d’autres régions des Etats-Unis, comme Boston. La Valley fournit cette atmosphère, ce climat propice pour créer, essayer de nouvelles choses. Alors qu’à Boston, venir de la bonne famille ou posséder un certain pédigrée joue un rôle. N’importe qui peut venir et commencer son affaire dans la région de San Francisco. Si vous avez une bonne idée, vous pouvez le faire. C’est aussi simple que cela.

Comme un vrai rêve américain ?
Oui et ce que je trouve fascinant c’est qu’il n’est même plus question du rêve américain maintenant. Il s’agit toujours d’une promesse d’opportunités, mais il n’y a aucune garantie. Au travers du mélange de dur labeur, de persistance et d’un peu de chance, on peut s’en approcher. Ce qui est aussi partie de cet optimisme globale est que l’on va continuer d’essayer. C’est-à-dire que si notre idée ne fonctionne pas, on va juste recommencer, mais de façon différente. Le mot préféré des équipes de start-up ici est « pivot », ce qui veut dire, « tu as échoué, essaye encore ! Reviens avec un autre business model, un autre angle pour que les clients soient séduit. »

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