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On utilise l’ordinateur, mais lui ne nous utilise pas

Fondée en 1994, BL Vision a su franchir le cap du numérique en conservant son précieux savoir-faire de photolithographe. Son avantage concurrentiel : combiner prise de vue et retouche sous le même toit. Sans oublier la qualité, décisive à l’heure où chacun peut zoomer sur son iPad.

Joseph Bato, patron de l’entreprise qu’il a co-fondée en 1994, nous reçoit dans le vaste immeuble à toit terrasse de BL Vision, situé aux portes de Fribourg, à Granges-Paccot. L’atmosphère est recueillie : les employés sont au travail. Aux murs, quelques affiches, dont certaines réalisées pour Breitling, un client important dont l’entreprise gère les annonces presse pour le monde entier. « Grâce à notre savoir-faire de photolithographes, nous savons par exemple comment adapter l’image, qu’elle soit destinée à la presse quotidienne ou à un magazine sur papier glacé: on passe de cinq fichiers (ou versions) pour le journal à deux pour le magazine, selon la qualité du support et le type d’impression », explique Joseph Bato. Sans oublier les différences d’impression entre les pays du Sud ou du Moyen-Orient et l’Allemagne, par exemple, dont le rendu varie beaucoup selon le type de machines utilisées et la qualité du papier. Au premier étage de l’immeuble se trouvent les studios de prise de vue équipés du matériel Sinar de dernière génération. Une idée de la qualité des appareils ? « On pourrait tirer une photographie à l’échelle d’une façade d’immeuble en conservant une définition parfaite, dans les moindres détails. »

La qualité : une notion évolutive
En vingt ans, l’informatique a bouleversé notre rapport à l’image. « A l’époque, un photolithographe pouvait voir sur n’importe quelle photographie la proportion de chaque couleur à l’impression. On scanne l’image et c’est l’ordinateur qui indique le pourcentage. » Ce qui s’est perdu, c’est le rapport au réel, dont les écrans donnent une image trompeuse. « On ne sait plus aujourd’hui comment est fabriqué le vert, l’orange ou les couleurs plus complexes à reproduire. On s’intéressera avant tout au « look » des images, alors que nous, photolithographes, dans notre travail avec les journaux, on se renseigne sur tous les paramètres liés à l’impression avant de travailler. On envoie des fichiers, puis les premières impressions nous reviennent pour vérification. » Et Joseph Bato de rappeler qu’à partir des quatre couleurs primaires, cyan, magenta, jaune et noir, on peut composer plus de seize millions de teintes différentes. « Comment un photolitographe qui a tout appris sur les écrans pourrait-il savoir, à l’œil nu, qu’une image a 3% de moins en ceci ou cela quand il ignore jusqu’à la signification de cette notion de pourcentage ? » Un changement d’orientation qui a modifié les standards de qualité pour les professionnels, mais aussi pour les clients. « Il y a vingt ans, il était inimaginable de placer, comme aujourd’hui, un reflet noir sur une montre en or ; c’était considéré comme une injure à la beauté de ce métal précieux. On recourait par exemple à une subtile gamme de bruns. » Autre explication à cette baisse d’exigence : le raccourcissement des délais.

Savoir anticiper
Sur le nouveau site Internet et la vidéo de BL Vision, un drapeau suisse donne le ton : Swiss made et qualité avant tout. En proposant la prise de vue et la retouche sous le même toit, l’entreprise a également opté pour l’efficacité. En vingt ans de travail pour différentes manufactures horlogère telles que Breitling, Tissot, Jaeger-LeCoultre, des équipementiers sportifs comme Scott ou Hostettler, ou encore la marque de vêtements Switcher, BL Vision a accompagné ses clients dans les évolutions successives du numérique, qu’elle a par ailleurs toujours su anticiper. « A la récente foire de Cologne, nous nous sommes intéressés aux nouveaux appareils de fabrication des images 3D haute résolution. On sait que l’avenir est là. La technologie évolue si vite qu’aujourd’hui, n’importe quel particulier peut égaler nos standards de qualité d’il y a vingt ans avec son smartphone. » Cependant, la prestation de son équipement n’est pas le seul argument dont dispose BL Vision. « Il est clair que cela nous aide beaucoup, mais l’appareil photo ou l’ordinateur ne sont qu’un outil au service de l’homme. » Toujours sur le plan humain, l’absence de système hiérarchique trop marqué favorise la relation entre le client et les spécialistes de l’image. « Je crois que mes collaborateurs aiment vraiment leur travail ; ils sont fiers, par exemple, des succès obtenus par certaines campagnes mondiales auxquelles ils ont participé. » Le secteur du luxe, seul à pouvoir investir aujourd’hui dans un tel savoir-faire de qualité, n’est hélas pas extensible. « Nous sommes obligés de prospecter régulièrement, en Suisse et à l’international.» D’où l’importance des relations humaines, mais surtout d’une notion un peu désuète, l’honnêteté, que certaines dérives de la mondialisation ont replacée au centre du débat. D’autant plus quand certains clients travaillent sur un autre continent et que le seul contact se fait par mail. « Il m’est arrivé de refuser de gros mandats à cause des délais trop courts. Le calcul est simple : si on le réalise mal, le client nous oublie tout de suite. Alors que si on le refuse et que le concurrent a mal travaillé, le client ne nous oubliera pas. » Quels projets d’avenir ? « Nous savons qu’à un moment donné, au niveau de la qualité, le métier s’arrête. Où en serons nous dans cinq ans ? Telle est la vraie question. Cela nous oblige à une anticipation permanente, mais une chose est sûre : nous serons encore là. »

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Huber Gauthier

Journaliste culturel, écrit notamment pour le Kunst-Bulletin et Artpresss

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